L’Aérotrain de Jean Bertin

Il y avait en Hurepoix un inventeur célèbre pour avoir donné naissance à une machine fabuleuse. C’est à Limours et Gometz que cette aventure technologique digne d’Hergé a pris corps. L’ingénieur Jean Bertin livrait alors à la France une page de son génie technologique.

"Le train sans roue", "le train sur air : 400 à l’heure", "Paris - Orléans en 20 minutes" étaient les prodiges que la presse de 1965 annonçait.

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Au départ, la société BERTIN & Cie met au point et dépose les brevets de la technique du coussin d’air appliqué pour la première fois au train. Le concept est proche de l’avion sur rail. Cette révolution illustre l’esprit de cette époque enthousiaste : le "génie national" roule avec un supercarburant composé de course au progrès technique, de grands projets d’Etat et de patriotisme.

Alors on est venu trouver cette portion de 6,7 kilomètres rectilignes entre les viaducs des Fauvettes et de Limours, sur la ligne Paris-Chartres désaffectée depuis la guerre. Le monorail est construit et la société Bertin installe sa base à Gometz-la-Ville en 1965.

L’Aérotrain Expérimental 01, modèle réduit de 6 places, y fait ses "premiers pas" en décembre à la vitesse jamais vue en France de 200 km/h. Record vite emporté l’année suivante par une performance à 345 km/h avec turbo-réacteur remplaçant l’hélice. Puis l’Aérotrain Expérimental 02, modèle réduit à 2 places renforcé d’une fusée à poudre d’appoint passe les 428 km/h en 1967.

La recherche s’est poursuivie sur un terrain beaucoup plus adapté : la piste sur piles qui traverse la Beauce de Ruan (nord d’Artenay) à Saran (agglomération orléanaise), en longeant la RN20 côté est sur 18 km.

Une des plus belles promesses industrielles du monde

La notoriété de l’aéroglisseur français est rapide. 17 à 20 pays dans le monde se déclarent d’emblée intéressés. Car outre la rapidité, les avantages du système sont énormes.

Les avantages du coussin d’air :
coussin d'air horizontal et latéral
- D’un point de vue technique, la suspension consiste en une fine lame d’air de 3 à 4 millimètres entre l’appareil et le rail (ici en rouge). Elle a donc une répartition parfaite naturellement auto-régulée. On la dit à stabilité constante en sustentation, comme en direction en cas de vent latéral.

- La consommation d’énergie est réduite, tant par l’absence de frottement que par la légèreté de l’engin.
- L’effet de tapis volant offre un confort parfait aux passagers.
- Il est silencieux pour les passagers.

Un investissement modeste pour l’infrastructure :

- La piste de béton est bien moins consommatrice de métal que des rails.
- Plus simple, elle n’exige pas une précision aussi poussée que des rails.
- L’usure du rail est théoriquement nulle, du fait du coussin d’air.

La sécurité (extraits de France Soir)  :

- Le wagon ne peut dérailler. En cas de panne du système de sustentation, il s’assied sur le rail à l’aide de patins.
- La voie suspendue de l’Aérotrain supprime les passages à niveau.

L’impact sur l’environnement :

- Pour l’agriculture, la voie suspendue est sur des piliers dont l’écartement est calculé pour permettre le passage des moissonneuses-batteuses.
- Pour la faune, cette ligne de transport préserve la continuité écologique (NB : critère probablement absent à l’époque).
- L’emprise au sol est non seulement discontinue, mais elle est jusqu’à 10 fois plus étroite qu’une ligne ferroviaire classique.

Impact sonore et paysager :

- L’impact est nul en forêt et faible dans les zones urbaines sans valeur architecturale, mais il est net en plein champs. Mais son caractère négatif est subjectif.
- L’impact sonore des modèles à réacteur est plutôt violent.

Notons enfin que l’engin, très léger, a un freinage rapide facilitant la conception des parcours à desservir.

Le Président Pompidou aura porté ce projet industriel jusqu’au bout, passant commande pour un tronçon La Défense - Cergy-Pontoise (d’ailleurs plutôt inadapté à cette technololgie des longues distances).
Tout fut annulé dés le début de la nouvelle présidence en 1974. Puis l’Etat a préféré investir dans le projet du TGV, pourtant incomparablement plus cher mais privilégiant certaines industries. Lequel projet aura d’ailleurs été directement provoqué par les performances de l’Aérotrain.

Epilogue

Les traces laissées par Jean Bertin ne sont pas que des vestiges physiques, mais aussi une forte empreinte industrielle.

Les infrastructures : beaucoup subsistent.

- La voie suspendue Ruan – Saran avec ses trois stations en plateforme, deux à ces terminus et une à Chevilly.
- La voie expérimentale Gometz – Limours qui a conservé son rail sur 4 km. Celui-ci vient de redevenir visible grâce à l’aménagement de la véloroute Paris-Chartres-Le Mont-Saint-Michel qui le longe (et dont la dernière portion jusqu’au pont de Pecqueuse, passant sur le viaduc de Limours, devrait être réalisée en 2014 par l’action conjointe de la municipalité de Limours et de la CCPL maître d’ouvrage). Au bout, subsiste la plateforme ronde avec son piton central pour le retournement.
- La base d’essai de Gometz-la-Ville, en revanche, dut laisser la place à la déviation de ce village.

Le matériel roulant : deux pièces de musée.

- Les Aérotrains Expérimentaux AE 01 et AE 02 sont les seuls survivants, ils ont fait des apparitions dans divers salons automobiles et au magnifique Musée National du Chemin de Fer de Mulhouse.
- Les Interurbain 80-250 (80 places) et Suburbain 44 (44 places) ont disparus dans des incendies et pillages. Ces affaires alourdissent encore le réquisitoire contre pouvoirs publics et groupes de pression industriels dans l’histoire volontairement ruinée de l’Aérotrain.

L’industrie : deux grandes réussites

- La Grande Vitesse :
L’inventeur Bertin est à l’évidence celui qui a lancé la France dans la course à la grande vitesse. La SNCF observait le Shinkansen japonais, sans qu’une structure de recherche ne voie le jour. Le TGV est né de la réaction de la SNCF dont le matériel roulant est alors techniquement tout à fait dépassé par le nouveau concept d’aéroglisseur et ses performances sensationnelles.

Les rames d’Alstom (usine de Belfort) détiennent toujours le très beau record mondial de 574,8 km/h, mais la vitesse d’exploitation sur rails reste calée à 300 voire 320 km/h. Car au-delà des 350 km/h la trainée de l’air au sol crée une force de résistance qui accapare 90% de l’énergie fournie, comme l’explique Maurice Berthelot, l’ingénieur en chef de l’équipe de Jean Bertin sur ce projet.

- Bertin Technologies (voir leur site)  :
La société n’a pas perdu son rang dans l’ingénierie de pointe : ses prestations sont du conseil et de l’expertise technologique, de la conception et fourniture d’équipements à forte valeur ajoutée, le tout pour un domaine d’intervention vaste : industrie et services, aéronautique et espace, défense et sécurité, énergie et environnement, et sciences du vivant.

500 personnes génèrent 60 millions d’euros de chiffre d’affaire.

Bertin Technologies reste toujours propriétaire de la marque Aérotrain.

La mémoire :

- Les associations et les sites internet :
Une nombreuse communauté de passionnés s’est spontanément créée à partir du décès du génie en 1975, et se retrouve autour de l’Aérotrain et de la personnalité de son créateur. L’émulation fait naître nombre de livres, articles, reportages, manifestations, produits dérivés et bien sûr sites internet.

L’Association des amis de Jean Bertin en est la première émanation. Elle est venue à Limours faire des démonstrations de déplacement sur coussin d’air avec son modèle réduit du I-80.

Sur la toile on trouvera :

Des films, assez nombreux sur les sites de partage de vidéos.

L’Aérotrain et les Naviplanes bien fourni en informations, et dont la belle collection de photographies a permis les illustrations de cette page.

L’Aérotrain Bertin

L’Aérotrain français, fait par un Allemand passionné, avec une riche photothèque des installations dans la Beauce.

Aerotrain .fr

On a retrouvé le dernier Aérotrain : où l’on apprend qu’un dernier I-80, construit par l’Allemand Rohr sous licence Bertin, demeure dans le Colorado.

D’autres sites et pages, notamment la presse, y consacrent un article.

Citons enfin cette très intéressante entrevue avec M. Maurice Berthelot, ingénieur-en-chef du projet Aérotrain.

- L’hommage :
Les deux rond-points de la déviation de Gometz-la-Ville, réalisée sur le tracé de la ligne, commémorent le passage de l’Aérotrain sur cette commune : d’une part la dénomination du giratoire nord dit de l’Ingénieur Jean Bertin, un morceau du monorail au milieu, avec une stèle, et d’autre part sur le giratoire sud la sculpture de Saulterre, qui, entre courgette et boule à facettes, évoque la forme de l’aéroglisseur.

Le groupe scolaire du village porte le nom de Jean Bertin tout comme plusieurs collèges et lycées en France.

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